Surpopulation, activités réduites, avenir guère lumineux...
Heureusement, contre le désespoir (et surtout contre l'énergie du désespoir...) existent les opiums. La télévision, souvent allumée en continu. Les anxiolytiques, largement prescrits par les médecins. Les produits de substitution, trafiqués et consommés comme des narcotiques (à se balader aux abords de la maison d'arrêt, on retrouve les emballages de Méthadone et Subutex). Et la came, bien sûr : « A Amiens, remarque Rodrigue, tout passe par dessus le mur. » Et de décrire le procédé : « On descend dans la cour par étages, le premier et le troisième, puis le deuxième et le quatrième. Le gars en haut, en cellule, prévient quand, de l'autre côté du mur, le contact arrive. Lui balance le paquet, ça peut être du shit, de l'héro, du sub.
- Les surveillants ne le voient pas ?
- Ils laissent faire, souvent. Même le directeur. S'ils interviennent, ça va énerver tout le monde. On se met dans un coin, pour snifer un rail, et puis on place le reste dans le yoyo. - Le quoi ?
- Le yoyo (avec sa main, il mime le jeu d'enfant). On met le paquet dans une boîte de conserve, et le type en haut la remonte. On se jette la boîte d'une fenêtre à l'autre. - Et si les surveillants se bougent ?
- Le temps qu'ils montent, c'est déjà parti ailleurs.
- Mais pour récupérer les paquets, il n'y a pas de conflit ?
- Non, pas pour ceux qui se font respecter. Et un code est inscrit dessus, parfois. Un copain, il arrivait avec un bout de scotch, il posait sa main dessus, son chiffre se collait, 60, et il repartait.
- Mais ça devait provoquer des bagarres ?
- Tu choisis, tu ne fais pas ça à n'importe qui. »
Luc Rody confirme, avec des bémols : « Si jamais un jour il n'y avait plus de drogue, ça déclencherait une guerre. Nous, on fait la chasse, hein, mais en fait, ça assure la tranquillité...
- Ça met de l'huile dans les rouages ?
- Ouais, voilà. On capte environ 40% des missiles, on attrape le gars qui réceptionne. C'est injuste, parce qu'on le sait : les novices ramassent pour servir un plus fort, il existe une forte pression sur eux, mais ceux-là sont sanctionnés.
Et moi, je voudrais poser une question : où commence la non-assistance à personnes en danger ? Parce qu'il existe une zone de non-droit, chez nous, c'est la cour de promenade. Là, ils règlent leurs comptes et nous, avec notre faible effectif, on descend rarement dans l'arène. Le mois dernier, un mec se faisait tabasser, alors un collègue est intervenu. Plutôt que de le féliciter pour son courage, il s'est fait réprimander par la directrice : "Ils auraient pu vous prendre en otage", "Vous mettez en danger l'établissement"... Donc, en clair, la consigne, c'est de les laisser s'entretuer ?
un gars, il balaie avec moi à l'étage, il lui restait trois mois à effectuer, bonne enquête de moralité, avec un enfant à charge, il avait obtenu une place en chantier extérieur, mais la JAP [Juge d'Application des Peines] lui refuse, sous prétexte que c'est "trop près de la sortie." Elle, de toute façon, elle dit non à tout. Alors lui, ça le casse, et moi, quand on vit à côté des gens, on s'interroge : c'est quoi ce système ? il vise quel but, reconstruire ou démolir ? Et moi, je joue quel rôle dedans ? »


